Note :
Où va la jeunesse aujourd’hui ? « Nulle part » semble nous répondre Araki avec « Nowhere »… Une fois encore, il décrit dans ce film l’adolescence comme personne, dans toute sa violence et sa
douceur réunies, dans toute sa frénésie et son désenchantement le plus ultime. On assiste à un merveilleux paradoxe, Araki parvenant à décrire les affres de l’âme avec une profonde acuité en
passant pourtant par des représentations fantasmagoriques complètement trash et déjantées, à l’irréalité presque palpable ! Dans « Nowhere », il nous fait suivre la journée délirante d’une bande
de jeunes gens paumés, drogués, égarés, rêveurs, dégénérés, joueurs, glandeurs… tout ça ! Ils sèchent les cours pour aller boire des verres ou prendre de l’ecsta, baiser ou se suicider,
poursuivis parfois par les extraterrestres ou un lézard géant capable de les désintégrer avec son arme…
Ca pourrait fleurer bon le n’importe quoi, ça le frôle d’ailleurs souvent, mais sous des airs joueurs de grande récré suinte très vite une étrange gravité… Dans des décors de carton pâte aux
couleurs criardes, façon sitcoms, le cinéaste imagine un scénario délirant, parfois volontairement incompréhensible et brouillé, qui semble parodier les films ou les séries pour ados décérébrés
qui se prennent bien souvent trop au sérieux sans jamais évoquer la « vérité » de l’état physique et psychique de leurs spectateurs cibles : un grand tout bien perturbé ! Au fond, en mélangeant
joies et peines, sexe et sang, Araki nous embarque dans une folle aventure bizarroïde, au pessimisme étonnamment joyeux (ou à la joie étrangement triste ?), qui semble assembler tous les
contraires dans un monde sur le point de dérailler, toujours sur le fil !
Tout commence merveilleusement dans « Nowhere », avec les fantasmes érotico-bisexuels d’un James Duval plus beau que jamais (ce garçon a définitivement été placé sur la liste très fermée des «
icônes gay » depuis ses collaborations avec Araki !) Mais plus le film s’accélère et plus les dérives sexuelles se multiplient comme autant d’expériences extrêmes qui symbolisent la perte des
repères d’une jeunesse qui se sait condamnée et ne peut plus penser à un avenir qu’elle ne pense jamais atteindre… C’est en regardant un gourou demandant d’envoyer des sous à Jésus à la télé que
deux personnages ont la révélation suprême du but ultime de leur vie : mettre fin à leur jour !
Autour de James Duval gravitent Christina Applegate, Ryan Phillippe, Heather Graham, Shannen Doherty (furtive apparition, mais ô combien jubilatoire et ironique !), Chiara Mastroianni (eh oui !
que l’on voit arracher le piercing d’un téton avec la bouche qui plus est !) et tant d’autres jeunes gens… Ils sont comme autant de figures tragi-comiques un peu perdues dans les limbes,
apparemment sans but et sans pourquoi, mais qui au fond sont tous à la recherche d’une seule et même chose : l’amour ! Sauf que l’amour, entre viols, polygamie et sadomasochisme, même s’il est
souhaité et sincèrement désiré, ne semble pas vraiment avoir sa place chez Araki… Et même dans la dernière séquence, au moment où le personnage de Duval semble avoir enfin trouvé
l’accomplissement affectif (forcément homosexuel, héhé) dans l’intimité de sa chambre à coucher, son amant se dérobe une nouvelle fois en se transformant en cafard géant qui se barre par la
fenêtre : on est donc définitivement seul dans l’existence et l’amour n’est probablement rien d’autre que ce « nulle part » promis par le titre ! Telle paraît être en tout cas la conclusion
nihiliste de ce trip hallucinatoire sous acide, culte et intense, cru et percutant, qui ne peut laisser indifférent celui qui en osera l’expérience…
Mise en perspective :
- The Doom Generation, de Gregg Araki (Etats-Unis, France, 1995)
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