Melancholia, de Lars Von Trier (Danemark, Suède, France, Allemagne, 2011)
Sortie nationale le 10 août 2011
Note : Phil Siné n'est pas d'accord avec lui-même...
La mélancolie filmée par un dépressif, ça donne « Melancholia » de Lars Von Trier et une drôle de sensation en sortie de projection… Difficile en effet de cerner tout de suite ce que l’on a pensé de la bobine : si l’on reconnaît très vite au film des qualités et une intelligence propre au grand cinéma, on ressort cependant d’une pareille épreuve complètement vidé… L’expérience est forte, mais douloureuse. J’ai donc décidé de traiter du film par le biais d’une critique éclatée et paradoxale, en bon schizophrène que je suis… Une chronique finalement à l’image de ce que le cinéaste pense lui-même de son œuvre désormais, forcément ambiguë : "J'ai travaillé sur ce film pendant deux ans. Avec grand plaisir. Mais je me suis peut-être fait des illusions. Je me suis laissé tenter. Ce n’est pas que quelqu’un ait commis une erreur… au contraire, tout le monde a travaillé loyalement et avec talent pour atteindre le but que moi seul avais défini. (...) Néanmoins, je me sens prêt à rejeter ce film comme un organe transplanté par erreur."
CONTRE
Il est tout d’abord amusant de constater que deux cinéastes contemporains majeurs (et tous les deux en sélection officielle à Cannes) s’attaquent la même année à décrire le spectacle cosmique dans sa relation à la vie sur Terre, à travers d’incroyables fulgurances visuelles. Mais tous deux proposent pourtant un travail que l’on peut renvoyer dos à dos, puisque le premier, Terrence Malick, décrit la naissance de l’univers et le « miracle » de la vie dans « Tree of life », quand le second, Lars Von Trier, se rit plutôt de la fin du monde et de la désespérance intrinsèque à l’existence humaine dans « Melancholia ». A chaque fois perce un message extrêmement modeste sur la fragilité et l’insignifiance de l’homme au sein de son environnement, paradoxalement filmé non pas de façon « prétentieuse », mais bel et bien « monumentale » ! On peut s’amuser également à opposer à travers ces deux réalisateurs deux visions purement géographiques et idéologiques de la vie sur Terre : l’une pure et naïve incarnée par l’américain Malick, l’autre contaminée et cynique représentée par l’« européen » Trier…
Tout cela est bien beau, certes, mais là où Terrence Malick parvenait à exalter la grâce à chaque plan, Lars Von Trier semble au contraire retenir son film dans les affres noirs de ses béances crasses. Avec beaucoup de maîtrise, c’est indéniable, mais la vision de « Melancholia » n’est demeure pas moins un vrai calvaire pour son spectateur… Visiblement pas encore tout à fait sortie de sa propre dépression, le cinéaste danois l’étale sur chaque image de son film, lui conférant une sourde pesanteur, languide et neurasthénique. On est ainsi très surpris de ce quasi « sur-place » que propose le long métrage, et l’on en vient à regretter la surexcitation et les excès visuels du Lars que l’on avait tant aimé dans le passé, d’« Element of crime » à « Manderlay ». Ici, la « mélancolie » emporte tout, y compris le spectateur : c’est de toute évidence volontaire, mais il faut savoir le supporter, et surtout accepter de broyer du noir ou d’avoir de folles envies de se défenestrer après la projection. Petits êtres sensibles s’abstenir, donc !
Pourtant, la mise en scène épileptique du réalisateur est toujours là. Mais elle ne vient jamais à bout du huis-clos imposé (tout le film se déroule en un même lieu, et au cours de deux journées non consécutives), ni de la noirceur prégnante au sein de tous les personnages, auxquels il devient foncièrement impossible de s’attacher. Découpé en deux parties (précédées d’un prologue « cosmique »), « Melancholia » s’attache dans chacune d’elle à deux sœurs, aux tempéraments opposés qui finiront pourtant par se rejoindre…
POUR
C’est peut-être justement dans sa façon d’appréhender ses personnages que le film se révèle le plus passionnant. Justine (stupéfiante Kirsten Dunst, récompensée par un Prix d’interprétation à Cannes), vers qui tend toute la première partie, fête son mariage et sa réussite exemplaire : tout va bien pour elle et le monde a l’air de lui tendre les bras… Assez mystérieusement pourtant, on la voit gâcher en quelques heures ce qu’elle a pourtant du mettre si longtemps à construire : c’est très exactement au climax de son existence et de ce qui aurait du être son bonheur le plus ultime, qu’elle pète finalement les plombs et détruit tout en faisant absolument n’importe quoi ! Est-ce toute l’aigreur de tous ceux qui gravitent autour d’elle (on retient l’ironie tout en désillusion du personnage de Charlotte Rampling) ou plus simplement le constat que le bonheur absolu n’existe pas à l’intérieur de soi malgré les signes extérieurs de joie, forcément conventionnels, toujours est-il que Justine s’enfonce lentement mais sûrement dans une profonde tristesse mélancolique…
On la retrouve complètement apathique et dépressive dans la seconde partie, qui se déroule peu après le mariage raté et s’oriente alors vers sa sœur Claire (magnifique Charlotte Gainsbourg). On apprend assez simplement qu’une gigantesque planète fond inexorablement sur la Terre, risquant de détruire en un éclair notre planète et toutes les vies qu’elle « supporte » par la même occasion : symboliquement, cette menace astrale représente bien entendu l’état de faiblesse morbide dans lequel se morfond Justine, et bien au-delà tous les vivants qui ont abandonné tout espoir de réenchantement du monde… Claire incarne quant à elle un contrepoint à toute cette mélancolie : elle est anxieuse, mais possède encore la force de dénier la fin du monde annoncée. Mère d’un jeune enfant, elle pense ainsi encore à l’autre, qu’elle doit protéger, et n’est pas encore anéanti par la désespérance de la solitude…
Mais la mélancolie, qu’elle soit celle de Justine ou de la planète bien nommée, finit par tout englober, comme par une inéluctable contamination. Claire finira par rejoindre sa sœur dans l’acceptation des choses telles qu’elles sont et dans l’anéantissement du monde, contre lequel on ne peut plus lutter. C’est finalement la force du mélancolique, c'est-à-dire accepter la vérité nue, chose qu’exprime très bien Lars Von Trier lui-même : "Dans les situations catastrophiques, les mélancoliques gardaient plus la tête sur les épaules que les gens ordinaires, en partie parce qu’ils peuvent dire : ’Qu’est-ce que je t’avais dit ?’ Mais aussi parce qu’ils n’ont rien à perdre."
Le cinéaste filme alors magnifiquement le processus de résignation. Loin des visions d’apocalypse hystérique et branchée que nous propose d’habitude le cinéma hollywoodien, « Melancholia » en prend le parfait contrepoint et s’impose finalement comme une sorte d’antidote à la folie collective. Durant deux bonnes heures, on reste ici isolé dans une propriété privée, où se sont enfermés un petit nombre d’individus pour attendre sagement la fin des temps. Dans un château entouré d’un immense golf, lieu autant ludique que protecteur, les personnages n’ont plus le moindre contact avec le reste des hommes. Lars Von Trier y laisse languir les derniers soubresauts de la souffrance humaine, sonde une dernière fois les affects et le cœur évidé des hommes, explore de façon viscéral et clinique l’âme, que l’on juge pourtant d’habitude comme évanescente et insaisissable… Il réussit en outre quelques fulgurances visuelles magistrales pour illustrer l’apaisement et la quiétude de la fin qui approche pour nous délivrer : on retient notamment le plan final de ces trois personnages isolés dans un triangle (une trinité au carré ?), attendant sagement assis d’être emportés par le souffle de l’apocalypse, ou encore cette autre vision onirique dans laquelle Justine, allongée au bord d’une rivière, s’offre entièrement nue à l’astre destructeur qui dévore peu à peu le ciel… Un peu comme si le cinéaste nous abandonnait « au clair de la Mélancolie » avec des images absolument saisissantes de la planète ainsi nommée ! Et si c’est cela l’« esthétique nazi » sur lequel une idiote de journaliste interrogeait Lars Von Trier lors du dernier Festival de Cannes, alors moi aussi je comprends parfaitement la sensibilité d’Adolf Hitler…
Avec « Melancholia », on dénote enfin l’inspiration largement romantique du réalisateur danois. Un romantisme allemand où se fondent les influences d’un Wagner, d’un Visconti et de tout le tralala… Mais on pourrait y ajouter également une touche d’un des plus grands cinéastes contemporains, malheureusement pas reconnu à la juste valeur de son remarquable travail : Laurent Boutonnat. Dans une recherche déjà amorcée avec « Antichrist », dans lequel s’insinuait délicatement l’atmosphère glauque et morbide de « Giorgino » ou des premiers clips de Mylène Farmer (on y retrouvait d’ailleurs la forte thématique animalière, avec de la biche, du renard et du corbeau), « Melancholia » file cet héritage parfaitement inattendu et que nombre de cinéphiles renieront honteusement, plus par ignorance que par connaissance légitime d’ailleurs. Mylène Farmer ne chantait-elle pas justement dès 2005, sur des airs typiquement boutonniens, le sujet très exact du nouveau film de Lars Von Trier : « Tous ces combats / Qui brisent insouciance / Mordent l’existence / J’ai la MELANCHOLIA / Qui rend l’âme à nue / Qui me constiTUE… » On rêverait presque tout à coup d’un nouveau « Dancer in the dark », avec une Mylène en lieu et place de Björk !
Mise en perspective :
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