Les Bien-aimés, de Christophe Honoré (France, 2011)
Sortie le 24 août 2011
Note :
Comment ne pas bien aimer ces « Bien-aimés » ? Comment résister au charme fou de ce film qui emporte tout avec lui, de 1963 à 2008, de Paris à Londres, en passant par Prague et Reims ? Christophe
Honoré fait éclater les notions temporelles et géographiques pour nous livrer une flamboyante romance, dont le relais serait les amours d’une mère, puis de sa fille… Il fait passer les époques et
les lieux sous nos yeux avec une grâce magique. Il filme avec une fluidité miraculeuse le passage du temps et des espaces : on retient de sublimes ellipses « en chansons », carrément enchanté de
tout ce que l’on voit et que l’on entend ! « Tout est si calme » : avec cette seule chanson, vingt ans passent comme par enchantement, par les voix croisées de la mère et de la fille et surtout
des quatre actrices qui les interprètent dans les deux époques…
"Les chansons ne sont pas des numéros, plutôt des monologues intérieurs, elles sont le moteur qui ouvre la porte au lyrisme. Quand vous faites un film sur le sentiment amoureux, et c’est le cas,
quoi de mieux qu’une chanson pour parvenir à ce que j’appellerais le lyrisme de l’intimité" : Honoré évoque avec justesse ce qu’il est parvenu à faire avec l’intrusion de moments chantés dans son
film, tout comme il l’avait réussi sur « Les chansons d’amour »… Les
personnages y gagnent en profondeur et en émotion, le film en douceur et en tendresse… Il faut dire que les textes d’Alex Beaupain sonnent toujours aussi simples et justes, tour à tour ludiques
ou mélancoliques. Sa verve (non, je n’ai pas dit sa verge !) joyeuse et espiègle, un peu perverse aussi, lui permet par exemple de faire rimer sans complexe « trique » avec « bite » et « nique »
: « Ils viendront bien les coups de trique / Avant de nous mettre en orbite / En Tupolev ou en spoutnik ».
Il est très beau de constater d’ailleurs que cette première chanson du film est un écho parfait à la dernière : construites sur le même schéma toutes les deux, l’une met l’accent sur
l’insouciance de la jeunesse et la légèreté de l’amour (« Je peux vivre sans toi »), quand l’autre est un constat funeste sur la finitude des choses et l’impossibilité de revenir en arrière (« Je
ne peux vivre sans t’aimer »). De la légèreté à la gravité, on passe de la jeunesse à la fin de vie, de la naissance à la mort du sentiment amoureux, et de la possibilité à sa négation dans le
titre même des chansons… La phrase est pourtant la même dans les deux chansons, seul le ton de son interprète change son sens du tout au tout : « Je peux vivre sans toi mais je ne peux vivre sans
t’aimer ». Le temps qui passe trop vite est filmé et chanté avec une acuité bouleversante…
Mais outre le temps qui passe, Christophe Honoré nous parle encore de l’amour, et il le fait avec une passion, une tendresse, une beauté, une douceur, qui lui sont propre et qui nous
transpercent… Il met en relation avec une belle subtilité le temps de l’amour à deux époques différentes : si la mère et la fille sont toutes les deux des « filles légères », la première le
faisait en parfaite insouciance quand l’autre sait ce qu’elle risque à se perdre… jusqu’à une séquence-métaphore d’une force et d’une violence inouïe : l’amour à trois, à quatre si l’on compte le
sida, et l’amour qui transmet la mort surtout, quand Véra sort de la chambre, sans l’enfant qu’elle aurait voulu, mais avec de quoi en finir… un certain 11 septembre 2001 : quand l'Histoire fait
écho aux peines de coeur. Les pistes de lecture se multiplient au fil du film : la transmission de génération entre une mère et sa fille, la transmission de la maladie, et puis la transmission de
l’amour, toujours, avec des chassés croisés infernaux. Car « Les Bien-aimés » est rempli de couples qui se font et se défont, des couples impossibles mais beaux ! Les filles sont attirées par
l’inconnu, symbolisé par la nationalité de leurs véritables amours (un homme tchèque pour la mère, un américain – homo de surcroît – pour la fille), pour leur plus grand malheur d’ailleurs, car
la vie aurait pu être si simple, si elles s’étaient contentées de ceux qui les aimaient vraiment… du coup, les « bien aimés » sont toujours ceux qui nous échappent trop vite, même s’ils
continuent à hanter nos vies, car le cinéaste semble nous rappeler que nos vies n’ont d’importance que par rapport à un nombre infime d’autres personnes, mais des personnes intimes, justement… Le
malheur est que l’on comprend cela bien trop tard, lorsque l’on sait que « rien ne viendra plus à présent ». On semble entendre en filigrane les célèbres mots d’Aragon : « Le temps d’apprendre à
vivre il est déjà trop tard », ou encore « Il n’y a pas d’amour heureux »…
Malgré la tristesse qui émane de son film, le cinéaste ne cesse pourtant de l’égayer, à travers des chansons bien sûr, mais aussi les jeux de l’amour ou encore de multiples citations, comme il en
a pris l’habitude, parce que le présent est toujours un écho du passé. Le film s’ouvre sur des chaussures et des jambes de femmes qui les portent : on pense alors à Truffaut, à « L’homme qui
aimait les femmes », mais aussi au temps du Yé-yé et aux clips musicaux vintage des 60’s… L’ombre de Demy est bien évidemment toujours là elle aussi, avec cette capacité sublime d’« en chanter »
et de sublimer le réel…
De merveilleux acteurs défilent et nous enchantent enfin dans cette comédie musicale inespérée, qui nous arrachent les larmes autant que les rires et qui nous rappelle l’importance de vivre,
chose que l’on oublie trop souvent… Quel plus beau duo que Catherine Deneuve et Chiara Mastroianni, du coup mère et fille à la ville comme à l’écran, pour illuminer ce film ? On se demande
presque pourquoi Deneuve ne rejoint le cinéma d’Honoré que si tard, alors qu’elle y semble si naturellement (voire génétiquement ?) attachée… Une fois de plus, comme dans « Les chansons d’amour », Ludivine Sagnier, insouciante et lumineuse, est expédiée
après le premier tiers du film, incarnant la jeunesse de la mère dans les années 60 puis 70, où elle ressemble de façon troublante à la Catherine Deneuve des années 60. Sans oublier les seconds
rôles, qui ne manquent jamais de relief : Paul Schneider, Racha Bukvic, Milos Forman, Michel Delpech, le jeune Omar Ben Sellen (que l'on aperçoit à peine mais qui chante une chanson très chouette
sur la BO, malheureusement coupée au montage…), le joli québécois Dustin Segura-Suarez... Et puis Louis Garrel, inséparable de la filmographie du réalisateur ! Il joue avec une belle
sincérité les amoureux transis, puis les veufs éplorés, avec sa grâce éthérée et son visage intense et touchant. S’il a pris en chair, il n’a guère pour autant perdu en charme (la scène à l’hôtel
avec Chiara… hum !), et la barbe qu’il arbore dans la dernière partie du film le rend irrésistiblement sexy…
Mise en perspective :
- Homme au bain, de Christophe Honoré (France, 2010)
- 17 fois Cécile Cassard, de Christophe Honoré (France, 2001)
à éviter
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