La solitude des nombres premiers, de Saverio Costanzo (Italie, 2010)
Sortie le 4 mai 2011
Note :
« Oh putain qu’elle est moche l’affiche ! » Ca, c’est ce que je me suis dit en la découvrant aux portes de mon cinéma… Mais le film est beaucoup mieux, sachez-le ! Et outre son très joli titre
poétique, il offre aussi un très bel univers, plein d’émotions et de trésors… Bref, c’est chouette quoi !
En fait, comme son nom l’indique, il est avant tout question de nombres premiers dans ce film de Saverio Costanzo. Et même plus précisément de nombres premiers dits « jumeaux », à la fois très
proches, tout juste séparés d’un unique nombre pair, mais condamnés pourtant à ne jamais se rencontrer : c’est le cas du 11 et du 13 par exemple, mais c’est surtout le cas de Mattia et d’Alice
dans « La solitude des nombres premiers »… A travers quatre époques de leur vie, on les voit grandir et vieillir « en parallèle », chacun dans son univers, comme prisonnier d’un monde bien à lui.
Il y a une large part d’autisme dans leurs comportements, issue de leurs traumatismes respectifs survenus au cours de leur enfance : une blessure à la jambe pour Alice, la perte de sa sœur
(jumelle, justement, elle aussi comme un nombre premier, et très clairement autiste qui plus est !) pour Mattia… Cette forme d’absence au monde, d’enfermement dans leur propre esprit, les
empêchera ainsi de véritablement se rencontrer et de vivre leur amour. Si Alice est tout de suite folle de Mattia, celui-ci éprouve mille difficultés à se rapprocher d’elle, tant il semble
dépourvu d’empathie : « Si je ne réfléchis pas, je ne comprends rien », lâche-t-il à Alice qui essaie de lui montrer son désir… Sauf que certaines sensations ne résistent pas à la réflexion, et
Mattia révèle toujours un troublant hermétisme aux émotions incontrôlées comme l’amour. Une seule entorse, gardée secrète, lui est tombée dessus lors de la disparition de sa sœur : croulant sous
le poids de la culpabilité de l’avoir abandonné, il pleure et se révèle ainsi à lui-même… sensible ?
Le film décrit donc la difficulté d’être, et surtout d’être aux autres, pour des individus un peu hors norme, comme « différents » et portant les marques de leur différence… Mais cette
description passe pour le cinéaste par la forme d’un "film d’horreur centré sur les sentiments, la famille et sur l’émancipation impossible du couple". La stridence ou l’intensité des musiques,
l’incarnation trouble des personnages par l’ensemble du casting (chaque personnage possède en effet son acteur en fonction des époques), qui peut passer par un jeu de regard presque fou ou un
comportement inattendu (pour ne pas dire inadapté), participent ainsi à conférer à « La solitude des nombres premiers » une allure de thriller, dont les contours seraient cependant plus poétiques
que sanguinaires… Mais la force et l’intensité presque horrifique du film passe sans doute avant tout par ce montage alterné entre les différentes époques, de l’enfance à l’âge adulte : si les
dates apparaissent d’abord en surimpression sur l’écran pour chaque période au début du film, tout se mélange ensuite… Le rythme s’accélère parfois, se permettant même de déconstruire
complètement certaines séquences pour les monter en parallèle avec d’autres scènes d’une autre temporalité, instaurant alors une instabilité déstabilisante pour le spectateur, symbole finalement
de l’intériorité des personnages. Quand il parle de l’écriture du scénario par rapport au roman original de Paolo Giordano, Saverio Costanzo évoque son "besoin d’aller plus loin et de détruire et
recréer une autre histoire pour amener le spectateur à se perdre, à ressentir le dépaysement nécessaire au cinéma". La perte des repères pour mieux saisir l’émotion, chose que réussit
merveilleusement les deux premiers tiers du long métrage… On en dira malheureusement pas autant de la dernière partie, qui isole la dernière époque montrée du reste du film : celle-ci semble très
vite moins convaincante, probablement parce qu’elle s’avère moins rythmée du fait de sa mise à part, et par là même un peu pesante et ennuyeuse. On y trouve également un formalisme qui ne
paraissait pas nécessaire : l’émotion y est du coup un peu forcée et stérile… Dommage, car tout avait pourtant si bien commencé !
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