Jeudi 29 septembre 2011 4 29 /09 /Sep /2011 16:13

ordre et moraleL’ordre et la morale, de Mathieu Kassovitz (France, 2010)

Sortie nationale le 16 novembre 2011

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« Le pire n’est jamais sûr. Le meilleur est toujours improbable. C’est pourquoi il faut des prophètes de l’impossible pour faire advenir le souhaitable ». Cette réflexion d’Edgar Morin, associée au nouveau film de Mathieu Kassovitz, nous rappelle combien ce cinéaste appartient à la race précieuse de ces « prophètes de l’impossible », qui par leur discours utopiste pourrait bien faire naître un jour le changement nécessaire et la révolution dont notre monde a besoin de toute urgence… S’il s’était perdu depuis trop longtemps comme réalisateur avec des films d’esbroufe un peu faciles (« Les rivières pourpres ») ou des productions américaines raz des pâquerettes (« Gothica » et « Babylon A.D. »), il ne faut pas oublier que Kassovitz avait démarré sa carrière avec une fougue et un talent extraordinaire, livrant coup sur coup trois films brillants, tant sur la forme que sur le fond, associant un travail de mise en scène admirable à un discours politique et sociétal percutant : « Metisse », « La haine » et le sublime « Assassin(s) » (injustement éreinté par la critique à l’époque). Son retour au top aujourd’hui avec « L’ordre et la morale » est une nouvelle inespérée pour ses fans de la première heure !

Ce nouvel opus nous replonge dans l’Histoire récente. Il évoque les évènements troubles autour de la prise en otages de gendarmes par un groupe d’indépendantistes Kanaks survenue sur l’île d’Ouvéa en Nouvelle-Calédonie entre les deux tours de l’élection présidentielle française de 1988. A travers le regard de Philippe Legorjus, capitaine du GIGN chargé d’intervenir dans les négociations, le film nous montre les dix jours précédents le massacre : la recherche du dialogue par le GIGN qui s’oppose à la méthode forte et expéditive de l’armée, les enjeux politiques, la désinformation à outrance et l’aveuglement médiatique… Tout cela en 2h15 et en une démonstration redoutable d’efficacité, richement documentée grâce aux travaux de contre-enquête journalistique que l’affaire a engendré par la suite, révélant mine de rien la véritable nature des monstrueux personnages qui nous gouvernent…

Mais avant de s’attaquer au fond, indubitablement impressionnant et passionnant, il s’agit de remarquer la forme, qui confirme tout simplement que Mathieu Kassovitz est un immense cinéaste ! Depuis toujours, il maîtrise l’art de l’image et du mouvement avec une aisance constante et une puissance percutante… On retrouve dans « L’ordre et la morale » une réalisation extrêmement soignée et précise, où tout semble parfaitement réfléchi et où les audaces les plus folles ne manquent jamais d’apparaître à tout bout de plan ! On reste littéralement bouche bée devant ce flash-back intégré dans le champ même de celui qui le raconte (superposant ainsi dans la même image le présent et le passé), le tout en un plan séquence que peu de cinéastes n’auraient pu oser et encore moins réussir… D’autres plans séquences, ou du moins des « illusions » de plan séquences, se révèlent comme autant de moment de bravoures formelles, notamment ces mouvements de caméra extrêmement fluides des soldats s’enfonçant dans la forêt à la recherche des otages. Le sommet est d’ailleurs atteint lors de l’assaut final, avec un plan chaotique du point de vue du capitaine Legorjus, rappelant parmi bien d’autres scènes combien Kassovitz s’inspire très certainement des grands films américains contestataires sur la guerre du Vietnam, façon « Full Metal Jacket » ou « Platoon ». Le cinéaste français n’est d’ailleurs pas si loin du talent d’un Kubrick, d’un De Palma ou même d’un Coppola lorsqu’il filme l’enfer et l’horreur de la violence militaire, et l’on se prend d’ailleurs à penser qu’il nous livre peut-être bien là son « Apocalypse Now » à lui ! La référence se fait même délibérément explicite lorsque l’on entend le son des pales d’un ventilateur suspendu au plafond se confondre avec celui des hélices des hélicoptères…

Les perspectives politiques et éthiques du film sont quant à elles données en premier lieu par le personnage passionnant de Legorjus, le chef du GIGN que Kassovitz incarne lui-même avec une belle et touchante intensité, rappelant par la même occasion combien il est aussi un immense acteur ! Par sa position délicate et l’étau qui se resserre sur lui inexorablement au cours du film, ce personnage est constamment tiraillé entre « l’ordre et la morale », entre le devoir d’obéissance et sa conscience qui lui dicte d’agir autrement… Le film se veut éminemment politique et rappelle combien la vie humaine ne pèse parfois presque plus rien comparé aux enjeux politiques que sont ceux d’un scrutin électoral. En décortiquant les faits, en nous plongeant au cœur des évènements, Kassovitz nous démontre avec une vigueur acharnée combien les politiques nous mentent et ne recherchent que le pouvoir, parfois au détriment de vies humaines, que l’on massacre dans d’honteux bains de sang qui auraient pourtant pu être évités… En transformant les Kanaks en « terroristes » aux yeux des médias français (alors que ceux-ci ne cherchaient au fond qu’à exprimer leur mécontentement devant des lois de colons français qui les spoliaient de leurs traditions), Chirac pensait gagner l’élection en récupérant l’électorat d’extrême droite (eh oui, déjà en ce temps là…) en zigouillant quelques noirs récalcitrants, qui n’étaient pourtant pour la plupart que de simples pères de familles... Legorjus croit devenir fou en écoutant à la télévision le débat électoral entre Mitterrand et Chirac, notamment lorsqu’ils s’expriment sur la situation à Ouvéa : d’un côté un discours de gauche, favorable au dialogue mais malheureusement délesté du pouvoir à ce moment là de l’Histoire, et de l’autre un discours de droite, refusant tout dialogue avec des « terroristes » et s’orientant plutôt vers une politique guerrière, déjà prêt à lancer l’assaut meurtrier… Les mots de Chirac sont là pour confirmer toute l’horreur de la droite au pouvoir, la droite devenant dans sa bouche monstrueuse comme le synonyme de violence, d’égoïsme, d’ignorance, de mensonge, d’impérialisme, de haine… et finalement de tout ce qu’il y a de plus vil et de plus primaire dans la nature humaine !

Bien sûr, on retrouve toujours ici ce discours "a la massue" propre aux films de Mathieu Kassovitz. Son cinéma n’a jamais été un cinéma de la finesse et de la subtilité, héritant d’un discours constamment chargé et appuyé (là où ça fait mal !) Mais c’est justement là sans doute qu’il puise toute sa force et sa nécessité : dans les accusations et les remontrances percutantes qui le parcourent… Si tout est grossit, c’est toujours pour les besoins de la démonstration et de l’efficacité du message politique. On ressent d’ailleurs ce puissant désir et cet appel citoyen salvateur de faire éclater la vérité dans la dernière réplique du film, qui s’entend comme la signature d’un pur chef-d’œuvre : « Si la vérité blesse le mensonge tue ! » A méditer encore longtemps après la projection, et au moins jusqu’au mois de mai prochain, par exemple…

Par Phil Siné - Publié dans : En avant-première - Communauté : Les Cultureux éclectiques
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